Raisons d'Etat ('The Good Shepherd ) de Robert De Niro
Une fois de plus quand un acteur américain passe derrière la caméra, il fait un fim agréable, bien fait ou les acteurs sont attachants, bien dirigés car Robert de Niro sait ce qu'est un acteur, et il décrit bien chacun d'eux.
Pour Edward Wilson, l'honneur et la discrétion sont des valeurs primordiales. Ce sont ces qualités qui poussent la CIA, l'agence gouvernementale qui vient d'être créée, à le recruter. Mais Wilson se montre de plus en plus suspicieux...
Robert De Niro cinéaste ? L’hypothèse restait classée sans suite depuis un coup d’essai moyennement convaincant, Il était une fois le Bronx, en 1993. Elle reprend aujourd’hui des couleurs avec un film qui aurait pu s’intituler : Il était une fois la CIA. D’une élégance toute classique, c’est un vaste récit (écrit par le scénariste de Révélations et d’Ali) courant de la fin des années 30 au début des sixties, assez ambitieux pour mélanger l’intime et la géopolitique, et pour s’attacher résolument à un héros fantomatique. L’homme s’appelle Edward Wilson, le jamais décevant Matt Damon lui prête son visage studieux, sensible et surtout : américain. De ses brillantes études littéraires à Yale jusqu’à ses responsabilités au sommet de la CIA, Edward ne cessera de s’identifier à son pays, abandonnant à la dérive sa propre identité. Très documenté, inspiré en partie par la biographie d’un fondateur de la CIA, le film montre le recrutement précoce d’Edward par une fraternité secrète, sorte de franc-maçonnerie américaine, vivier de l’élite nationale. Le jeune idéaliste passe ainsi de la poésie au contre-espionnage (d’abord à l’OSS, ancêtre de la CIA) comme s’il s’agissait d’un parcours fléché, laissant peu de place au libre-arbitre.
The Good Shepherd (le bon berger), titre original, véhicule une idée assez figée de la compétence professionnelle : l’intérêt du groupe, de l’organisation prime sur tout autre critère. Cette conception, dont jamais Edward ne se défait, le conduit à transgresser sa morale de jeunesse. En poste en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, il doit laisser assassiner son ancien professeur, aux amitiés nazies présumées, puis commanditer ses premiers meurtres. A chaque fois, le visage et l’expression de Matt Damon paraissent se rigidifier un peu plus, l’acheminer vers cette apparence dévitalisée qu’on lui voit dans la partie du film située pendant les années 60.
Plus discrets mais aussi ravageurs sont les effets de la raison d’Etat dans la sphère privée. De Niro a retenu les leçons de Martin Scorsese, et des amours complexes, histoires dans l’histoire, qu’il a jouées pour son mentor – de Taxi Driver, avec Jodie Foster, jusqu’à Casino, avec Sharon Stone. Il y a deux femmes dans la vie d’Edward, celle dont il s’éprend romantiquement pendant ses études, et celle à qui son milieu l’attache avec autorité. Toutes deux sont sacrifiées par le personnage, mais aucune ne l’est par le film. La seconde donne à Angelina Jolie l’occasion de montrer qu’elle n’est pas qu’une action woman à armatures renforcées : elle surprend en épouse ombrageuse, anéantie par les non-dits et les mensonges.
L’atmosphère nébuleuse de secret, de suspicion et de paranoïa culmine avec l’évocation de la guerre froide, grande affaire de la CIA, raison même de sa création en 1947. Mais toute cette énergie déployée dans l’ombre à préparer un conflit qui n’éclata jamais donne rétrospectivement sa dimension absurde, et pour le moins amère, à la trajectoire d’Edward Wilson et de ses pairs. D’autant que le film insiste sur les tortures infligées en pure perte, les crimes commis par erreur et les bains de sang historiques, comme la tentative désastreuse de renversement de Fidel Castro à Cuba en 1961.
Selon cette logique radicalement pessimiste, qui détonne dans le paysage actuel du cinéma de studio, la consécration professionnelle coïncide avec le stade ultime du dessèchement émotionnel et de l’isolement affectif. Le champion du contre-espionnage ne possède rien sinon un rôle et un titre qu’il ne peut pas faire valoir socialement, secret d’Etat oblige. La grande aventure se termine entre quatre murs tristes, les nouveaux bureaux d’un homme réduit à une fonction. La saga de la CIA s’est audacieusement résorbée en tragédie de l’employé modèle.
Ce fim dure 2h47, mais on ne voit pas le temps passer, il n'y a pas d'effets spéciaux, mais un très bon scénario et des acteurs de talents.